L’électricité est un vecteur d’énergie qui est produit et non une source d’énergie qui existe dans la nature. Elle ne se stocke pas et se transporte difficilement avec des impacts environnementaux lourds. Elle doit donc être produite au plus près des consommateurs et les réseaux de très haute tension doivent être limités à des interconnexions de sécurisation des réseaux locaux ou nationaux. Cette contribution a pour objectif unique une interrogation : cette ligne est-elle nécessaire ? Pour répondre à cette question, nous analyserons les diverses raisons avancées par le promoteur du projet lui-même.

Maryse Arditi, Pitch Bloch,Daniel Calla, Jean-Luc Thibault

Premier argument infondé :-

” Alimenter la ligne TGV “

L’étude du cabinet CESI est très claire sur cet objectif. Elle démontre qu’en France, le TGV peut être alimenté sans construction de la ligne Baixas-Bescanò. Il pourrait l’être également en Espagne au prix de l’exécution de renforcements de réseaux actuels en 400 kV et 220 kV.

Et c’est bien ce qui se fait aujourd’hui comme nous l’ont confirmé lors des débats REE, mais aussi le représentant du gouvernement espagnol. L’Espagne investit fortement dans le renforcement de son réseau haute et très haute tension et aussi dans l’installation de nouvelles capacités de production pour rattraper le retard résultant du manque d’investissement de ces 20 dernières années.

Mais CESI signale aussi que l’utilisation de transformateurs dédiés à l’alimentation du TGV est une mesure bien plus efficace que le renforcement de l’interconnexion France-Espagne.

Cet argument ne justifie donc pas une nouvelle ligne.

 

Deuxième argument infondé :-

” Intégrer les énergies éoliennes et hydrauliques espagnoles “

L’électricité est produite par les éoliennes de façon aléatoire, mais elles ne représentent encore qu’une petite partie de l’électricité espagnole et il suffit de lui donner la priorité sur les autres moyens de production, en particulier l’énergie l’hydraulique stockée dans les barrages. Quant au fait qu’elle soit “non stockable”, c’est le lot commun de l’électricité et non une spécificité des éoliennes, c’est pourquoi il existe toujours des installations dont la mission est de produire à tout instant la quantité exacte d’électricité appelée par les usagers. De plus, l’essentiel des éoliennes espagnoles se situant en Navarre, c’est au Pays Basque qu’il faudrait construire la ligne si l’argument des éoliennes était solide.

Cet argument ne justifie donc pas une nouvelle ligne.

Troisième argument infondé :-

” Sécuriser les alimentations électriques des 2 pays “

La volonté de sécuriser les réseaux électriques est justifiée, mais il existe déjà 4 lignes représentant plus de 3 000 MW bruts, capables de faire passer 2 800 MW en situation normale, même si la capacité de transit garantie n’est que de 1 400 MW. Aucun incident sérieux n’est intervenu à cause d’un manque de capacité d’échanges. La ligne des Pyrénées centrales est en réfection depuis janvier et elle va le rester 6 mois sans que cela pose problème. Cependant, dans le sens Espagne-France, la capacité de transfert nette, aux dires de RTE, n’est que de 1 000 MW à cause de l’insuffisance du réseau espagnol. Mais la France n’a nul besoin de courant espagnol car même en janvier 2003, quand elle importait du courant depuis l’Espagne, elle en exportait simultanément vers le Nord de l’Europe.

Le graphique montre l’historique des échanges d’électricité à la frontière franco-espagnole. Équilibrés dans la décennie 80, les échanges servaient alors à sécuriser les réseaux des 2 pays. Dans la décennie 90, le déséquilibre est flagrant et l’usage essentiel de ces lignes est devenu la vente d’électricité de la France vers l’Espagne. Ceci veut dire que la sécurisation des réseaux, qui est prioritaire, est donc largement assurée.

 source : CESI

D’ailleurs, l’UCTE (Union pour la Coordination de Transport d’Electricité), en charge des interconnexions, confirme sur son site qu’il n’y a aucun problème de sécurisation actuellement, mais éventuellement des problèmes liés à des échanges exclusivement commerciaux.

Cet argument ne justifie donc pas une nouvelle ligne.

Le seul argument fondé :-

” Créer un véritable espace électrique sans frontières “

Cet aspect est la seule vraie motivation de ce projet dans le cadre de la libéralisation du marché de l’électricité. Il est soutenu et subventionné à hauteur de 10 % par la Commission européenne, laquelle tente d’imposer 20 % de subvention et veut absolument accroître les échanges de tous les produits, même non stockables comme l’électricité. Il en résulte une Europe qui se décline à travers des infrastructures massives, que ce soient des lignes THT pour l’électricité ou des autoroutes pour les camions. Cette Europe, qui accumule les pollutions et les nuisances, environnementales et aussi sociales à travers des concurrences sauvages, va finir par soulever contre elle de nombreux citoyens. Il faut au contraire ralentir l’explosion des transports de toutes sortes.

Ce projet est un projet politique, et même idéologique, caché derrière un projet technique et économique. À nos questions, ce sont les politiques qui doivent répondre, les gouvernements espagnol et français et Mme De Palacio, commissaire européenne en charge de l’énergie et des transports, car ce sont eux qui ont pris les décisions sur lesquelles s’appuie ce projet.

La première décision date du sommet franco-espagnol du 12 octobre 2001. Les deux gouvernements ont décidé de porter à au moins 2 600 MW en 2005 la capacité nette de transport, d’où le présent projet qui prévoit une capacité de 2 800 MW, soit le double des 1 400 MW actuels. Mais ce n’est pas tout car l’objectif à moyen terme a été fixé à 4 000 MW ! Nul ne sait où s’arrêtera cette fuite en avant sur les lignes à haute tension à travers les Pyrénées. Remarquons que la capacité de la ligne à construire n’est indiquée nulle part dans le document. Aucune justification n’est donnée à ces chiffres et seule Mme Rousseau de la DGEMP a indiqué le 15 mai une explication peu convaincante du 2 600 MW (voir note page 8).

Ensuite, les 15 et 16 mars 2002, le Conseil européen de Barcelone décide que chaque état membre doit parvenir à un niveau d’interconnexion de 10 % en 2005 (capacité nette de transport sur toutes les frontières d’un pays divisée par la puissance installée dans ce pays).

Cette décision est caricaturale car elle ne tient compte d’aucune particularité. Il est évident qu’un petit pays entouré de frontières terrestres sera fortement interconnecté. Inversement un grand pays est d’abord interconnecté sur son propre réseau avec quelques lignes aux frontières. Enfin, un pays avec une importante façade maritime et peu de frontières terrestres, à la limite une île, sera relativement peu interconnecté.

C’est d’ailleurs ce que démontre la réalité d’aujourd’hui. Le graphique ci-dessous indique (selon les calculs de la Commission européenne difficiles à vérifier) le niveau d’interconnexion actuel pour les divers pays de l’UE. Danemark, Autriche, elgique, Pays-Bas sont bien au-dessus de 10 % tandis que les grands pays ayant suffisamment de frontières (Allemagne et France) sont vers 10 % et que les pays plus périphériques sont entre 7 et 3 %. La Grande-Bretagne, malgré son ultra libéralisme, reste une île et n’est connectée qu’à 3 %.

Ainsi, si l’Espagne doit faire 10 % à travers la seule frontière franco-espagnole, il est clair que les Pyrénées vont être trouées par un faisceau de lignes, et qu’on va demander à la France de supporter bien plus que 10 % d’interconnexion. C’est ce que nous a confirmé M. Rousseaux, représentant la Commission européenne, le 15 mai. Les pays centraux, couloirs de passage obligés pour les pays plus excentrés de l’Europe, devront assumer un niveau d’interconnexion très supérieur à 10 %, afin de fluidifier le trafic d’électricité du Nord au Sud de l’Europe. La raison était très claire : pas l’ombre d’une justification sur la sécurisation des réseaux, mais la mise en œuvre de la libéralisation du marché de l’électricité.

Mais cette politique risque de nous réserver de mauvaises surprises. L’électricité n’est pas un produit comme un autre. La Californie qui a dérégulé de façon sauvage a dû faire face à des coupures sérieuses, qui n’ont rien à voir avec les éoliennes, contrairement à ce qui a été dit, et tout à voir avec un jeu malsain entre producteurs et distributeurs se battant pour prélever la plus grosse part de bénéfices.

 source : CESI

Le commerce est la vraie justification de la ligne.

Nous refusons le massacre de l’environnement dans un but exclusivement mercantile.

Qui a intérêt à ce projet ?

RTE touche des péages sur l’électricité qui circule dans son réseau ; elle a donc intérêt à en faire circuler un maximum. Plus surprenant, RTE écrit : ” La réalisation d’une nouvelle centrale de 1 200 MW à cycle combiné gaz (utile pour l’Espagne, étant donné son isolement électrique, mais non à l’échelle de l’Europe), reviendrait à 480 millions d’euros, alors que la construction d’une nouvelle ligne de transport ne coûterait que 150 millions d’euros (à partager entre la France et l’Espagne). ”

RTE s’immisce ainsi dans le fonctionnement du réseau électrique espagnol en lui suggérant de rester sous-équipé afin d’accroître ses achats à la France ! ! !

EDF, en surcapacité, cherche des nouveaux clients pour exporter son trop-plein de nucléaire. La carte ci-après montre que les exportations d’EDF pour 2001 s’élèvent à 72,6 TWh pour seulement 4,2 TWh d’importations. Il n’existe pas un seul pays en Europe qui affiche un tel déséquilibre. Quelles que soient les explications de RTE pour expliquer que tout cela est en train de changer, la réalité est que la France est suréquipée pour encore longtemps, qu’elle sera exportatrice pour encore longtemps, même si EDF continue des campagnes incitant au gaspillage d’électricité ou à la climatisation. Naturellement, EDF n’exporte que le courant et la France garde la gestion des déchets nucléaires pour les millénaires à venir.

Quant à l’Espagne, elle n’a pas investi depuis des années dans de nouvelles capacités productives ; ainsi la Catalogne a doublé sa consommation entre 1980 et 2000 à moyens de production quasiment constants. Aujourd’hui REE investit : en 2002, un nombre important de centrales à gaz ont été mises en service et, dans les 3 ans qui viennent, 8 000 à 16 000 MW nouveaux vont être construits. En attendant, comme le réseau espagnol est parfois tendu, REE est intéressée à pouvoir importer plus, mais cela n’est que provisoire. Le représentant du gouvernement espagnol nous a confirmé que l’Espagne investissait massivement dans les équipements de production pour pouvoir vendre du courant à toute l’Europe ; un seul mot est revenu en permanence dans le débat du 15 mai : l’accès au marché européen et cet accès passe par toujours plus de lignes THT à travers les Pyrénées.

 

Un développement ni durable, ni local

Le projet qui consiste à faire dépendre la vie dans un lieu de ce qui se passe à plusieurs milliers de km ne s’inscrit ni dans un développement durable, ni dans un développement local. Il ôte au citoyen tout pouvoir sur son environnement.

La taille optimale d’un réseau électrique n’est pas définie, mais il est sûr qu’au-delà de certaines limites, les inconvénients l’emportent sur les avantages. Ainsi, un réseau interconnecté de grande taille accroît la sécurité sur les petits incidents, mais peut s’effondrer en totalité par effet domino (1979 en France) mettant en cause des territoires entiers. Les risques sont plus rares, mais plus importants. Par ailleurs, plus la puissance unitaire des équipements s’accroît, plus la sécurisation coûte cher. Le résultat se voit dans les Pyrénées où la capacité de transfert garantie est de 1 400 MW pour 3 500 MW installés. Le gigantisme est à l’opposé de l’optimum.

Enfin, il peut y avoir des effets très négatifs pour la région. En supposant qu’EDF puisse exporter du courant moins cher que celui produit en Espagne, ce ne sont pas les usagers de base qui verront leurs factures diminuer, mais seulement les industriels. Finalement la France aura donné un avantage concurrentiel supplémentaire aux Espagnols, incitant les entreprises à une délocalisation comme SABATE, producteur de bouchons des Pyrénées-Orientales depuis des années, qui vient de se délocaliser en Estrémadure, en Espagne.

 

De l’argent public

S’il s’agissait d’argent privé, il serait normal d’analyser exclusivement les impacts sur l’environnement. Mais tel n’est pas le cas. Que ce soit l’argent européen, celui de RTE, qui est encore un département d’EDF, ou celui d’EDF ou de REE, il s’agit partout d’argent public. Il est donc légitime pour le citoyen de poser la question de l’utilisation la plus pertinente de cet argent : une vraie sécurisation des réseaux moyenne et basse tension qui ont souvent des problèmes dans l’Aude et dans les P.-O. mais aussi une autre politique énergétique rendant inutiles tous ces renforcements comme pour la ligne Boutre-Carros.

 

Chasse au gaspi et maîtrise des consommations

De 74 à 84, une forte volonté politique a permis une économie d’énergie de 32 Mtep alors qu’aujourd’hui, en France, la totalité de la consommation électrique représente 34,4 Mtep. D’ailleurs, la surcapacité d’EDF provient en partie de la réussite de cette politique. Les techniques ayant largement progressé, on peut faire encore mieux aujourd’hui.

Alors, évitons de refaire aujourd’hui sur les lignes d’interconnexion les erreurs faites en 1974 en France : surdimensionner totalement les installations.

Enfin, pour l’électricité, la gestion des pointes est essentielle. Il fut un temps où les électriciens faisaient la chasse aux pointes de consommations alors que, aujourd’hui, EDF considère comme un grand succès le fait de battre de nouveaux records de consommation et d’avoir la pointe la plus élevée. Le grand coupable est le chauffage électrique dont EDF continue de faire une promotion sauvage quel qu’en soit par ailleurs le coût à l’usage.

À service équivalent, économiser un kWh est toujours moins cher, moins nocif pour l’environnement et toujours moins dangereux que de le produire (point info-énergie : 0810 060 050). Mais cette politique ne sera pas mise en œuvre par des vendeurs ou des transporteurs de kWh, elle ne peut être que le fait du pouvoir politique.

En conclusion

Le débat s’est focalisé sur la vraie raison de cette ligne : sécurité ou commerce. RTE affirme une priorité à la sécurisation, mais explique qu’elle fait finalement ce que les politiques décident. Et ceux-ci sont très clairs : la sécurité n’est pas un problème car l’approvisionnement fonctionne bien, sauf cas rarissime comme la tempête de 1999, mais l’Europe met en route une nouvelle politique, la libéralisation du marché de l’électricité, qui impose une quantité considérable de lignes THT à travers toutes les frontières afin d’accroître les échanges et la circulation de l’électricité.

 

Ànoter

 

Mme Rousseau a expliqué la valeur de 2 600 MW de la façon suivante. L’UCTE (Union pour la coordination de transport d’électricité), au delà du critère N-1, doit pouvoir faire face à une perte brutale de 3 000 MW. Chaque pays doit disposer d’une partie de la réserve nécessaire et l’Espagne doit avoir 14 %, soit 420 MW. Si l’accident se produisait chez elle, il faudrait donc pouvoir lui envoyer 2 600 MW.

Cette explication soulève plusieurs questions : –

– Comment se fait-il que ni RTE, ni REE, ni CESI ne font référence à cette obligation de 3 000 MW ?

– D’où vient cette valeur ?

– Quel est l’accident de référence espagnol ?

– Sur quelles installations ?

– Comment sont réparties les réserves nécessaires dans les divers pays ?

– Quel rapport avec les diverses réserves (primaires, secondaires…) demandées par l’UCTE ?

Finalement cette explication nouvelle a soulevé autant de nouvelles questions.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Fill out this field
Fill out this field
Veuillez saisir une adresse de messagerie valide.
Vous devez accepter les conditions pour continuer

Menu